La force du NON

Sophie Di Malta

7/3/20249 min read

Dit-on assez souvent "non" pour se dire "oui", à soi ?

Est-on également capable de dire "non" à la part de soi qui répond à des injonctions, à des peurs, à du conformisme, quand toutes nos autres facettes ne s'y accordent pas ? Vaste sujet...


J'ai exploré cette délicate question, non exhaustive, pour le Chou Magazine n°40, intitulé "Renaître", et en voici le contenu ci-dessous.

Des piste à explorer... Toujours, toujours, élargir les horizons de soi, pour mieux se connaître. Se sentir libre. Se déconditionner des chaînes que nous tricotons nous-mêmes au fil d'une vie.

La force du NON

« Être libre, c’est savoir dire non », a écrit un jour l’écrivain Jean-Paul Sartre. Mais l’éducation que l’on reçoit nous pousse bien souvent à intégrer le contraire : dire oui à tout, s’aligner, se conformer. On grandit avec plus ou moins de difficultés à savoir dire non, car on apprend à satisfaire l’autre avant tout (le professeur, le parent, toute figure d’autorité…). Dire non, c’est s’opposer à quelque chose qui ne nous convient pas, c’est suivre notre voix, c’est donc accorder la pleine autorité à soi-même avant toute autre personne.


Un « non » viscéral

Cécile a toujours eu le profil de la bonne élève. Toute sa vie, elle s’est adaptée, a dit oui à tout, jusqu’au jour où une force intérieure abyssale la rattrape, et là c’est le grand fracas, elle dit « non » avec force. Elle quitte tout, rejette tout. Ce qui s’est simplement passé, c’est que la partie d’elle la plus libre et la plus viscérale a envoyé dans son corps un signal qu’elle ne pouvait qu’entendre. Ce « non » s’est insurgé en elle pour mettre un stop très net à une vie qui ne lui convenait absolument pas. Elle s’est écoutée… Lætitia était responsable d'un service communication/marketing en tant que salariée. Elle ne s’y sentait pas bien. Il lui a fallu arriver au burn-out, avant de décider de dire non à ce mode de vie, non au fait de ne pas se respecter. « J'ai dit non à ce poste qui n'était plus en accord avec moi. Je me suis dit qu’il était temps d’aller vers des projets qui me faisaient vibrer, qui étaient en accord avec mes valeurs. Savoir dire non a du bon ! Cela nous ouvre des portes et nous reconnecte à nous-même, avec des projets basés sur le cœur. »

On pourrait appeler cela l’instinct de survie, une réaction primaire, quelque chose de l’ordre de l’animalité. En d’autres termes, dire non, c’est refuser de se plier à la volonté des autres, de la société, pour faire de sa propre volonté la priorité, envers et contre tout. Que le non s’insurge contre quelqu’un ou surgisse en soi comme vérité absolue, qu’il prenne la forme d’un changement de vie ou d’une évolution indispensable, on en arrive parfois jusqu’au burn-out avant de se dire : stop, quelque chose ne va pas, et on ne peut plus l’ignorer. Un grand feu s’allume alors en soi : c’est ça ou rien.

Un « non » conscient

Se libérer de quelque chose, c’est alors s’émanciper d’une autorité extérieure pour faire place à sa propre autorité. Cela participe de la construction de soi et de l’évidence que la voix première est la sienne propre. Le « non » n’est pas forcément un caprice ou une passade, il s’agit alors de faire des choix qui soient en accord avec ce que nous sommes, selon le philosophe Henri Bergson. C’est aussi la différence entre l’indépendance à tout prix – refuser toute contrainte, engagement ou responsabilité – et l’autonomie, à savoir ne dépendre que de soi et faire des choix éclairés en accord avec ses valeurs et sa nature. On constate ce « non » déjà chez le petit enfant, qui n’est pas encore en mesure de faire des choix conscients et éclairés, mais qui impose un « non » un peu archaïque et rebelle comme révélateur de sa propre identité. En devenant adulte, le choix est plus conscient et consiste à savoir s’écouter. Dire non à ce qui ne nous convient pas, c’est dire oui à ce que l’on est pour s’assumer.

Pour Margot, c’est au niveau relationnel que cela s’est joué. « Avec mon père, nous avons toujours eu une relation conflictuelle. Il voulait que je sois comme ceci ou comme cela, à son image. Et cela me limitait beaucoup. J’ai alors décidé d’écrire une longue lettre à mes parents. J’ai dit tout ce que je n’avais jamais dit. J’ai conclu en disant que s’il n’était pas prêt à accepter qui j’étais, je couperais les ponts. Notre relation a alors totalement changé. Plus que de dire non à mon père, j’avais plutôt dit oui à moi-même. C’est moi finalement qui ai changé. Face à lui, je me suis positionnée. Cela a changé notre relation. »

Le respect de ses limites

Quand ça tape à la porte, en soi, venu des profondeurs, on ne peut plus ignorer ce qui se joue dans son intériorité. Cela nous apprend aussi à écouter le corps, qui ne ment jamais quand il s’agit de suivre notre nature. De ses propres désirs à ceux d’autrui, il n’y a qu’un pas. Céder aux désirs des autres, aux sollicitations extérieures, c’est prendre le risque de ne plus discerner ses propres envies. Quand on a le courage de s’écouter et de savoir dire non, cela permet de prononcer de vrais « oui » en adéquation avec ses convictions et son intégrité. Il s’agira alors de délimiter son territoire de vie : c’est-à-dire savoir poser des repères intimes auxquels nous ne dérogeons pas et auxquels on se réfère pour délimiter nos propres désirs et les sollicitations extérieures. Cela demande inévitablement de faire un choix de soi avant de faire un choix pour l’autre. Cela demande aussi d’être conscient que faire un choix par peur de perdre l’autre ou de perdre quoi que ce soit, est basé sur une envie d’emprisonner, de contenir, et non sur un principe de liberté.

Si nous refusons souvent de formuler un « non », c’est par volonté de préserver l’autre ou de garder à tout prix une entente qui ne contrevient pas à la relation ou la maintient dans un équilibre précaire. Or, c’est là qu’il y a déséquilibre pour soi. On pense maintenir un équilibre alors qu’en réalité, on ne maintient que l’illusion d’un équilibre. Il s’agit alors de se débarrasser de toute culpabilité excessive, de toute injonction, de toute morale polie, en envisageant les conséquences que cela induit. Mais il faut savoir que dire oui à ce qui ne nous convient pas a des conséquences plus destructrices que de savoir dire non pour soi. En affirmant un « non », nous disons « oui » à notre être et à sa légitimité d’exister. Dire non fait avancer, mais impose d’avoir le courage de s’affirmer. Quand quelque chose en soi se dérobe à la morale ou à l’injonction établie, parce qu’en soi quelque chose se refuse à l’accepter, à le légitimer, c’est un refus net de ce qui vient contredire nos valeurs trop profondément.

Se choisir soi

Emanuelle ne connaissait pas ses limites. Elle s’est longtemps imposé des choix qui n’étaient pas les siens. « Un jour, je suis allée vivre chez un homme, un peu sur un coup de tête, c’était le coup de foudre. Mais son environnement ne me convenait pas du tout. Cependant, je voulais être en mesure de m’adapter. Au bout d’un mois et demi, j’étais devenue la perversion de moi-même. Mes émotions étaient en vrac, mon corps était en réaction permanente. J’avais beau essayer de faire des efforts, je m’écroulais à chaque fois. Je n’aimais pas la personne que je devenais auprès de lui. On ne peut pas s’habituer à la vibration de tout le monde. J’ai alors réalisé que c’était ma vibration à moi que je devais choisir. Cela m’a permis de constater ce qui était possible pour moi ou non. En réalité, dès que je suis arrivée chez lui, avec mes valises, j’ai su. Mais la tête nous pousse à croire qu’on peut tout réaliser ! Pourtant, quand le corps dit non, il dit non. Aujourd’hui, je me choisis toujours, quoi qu’il arrive. Le plus important est d’écouter son corps. Depuis que je fais le choix de toujours suivre ma voix, il y a beaucoup plus de légèreté dans ma vie. Un équilibre se crée si le choix vient avant tout de moi. Si je choisis l’autre avant de me choisir moi, cela crée forcément un déséquilibre. Me choisir m’aide à savoir dire non. Depuis que j’honore la femme que je suis, j’ai beaucoup d’ouvertures qui se créent. Tout s’est comme placé naturellement dans ma vie. Depuis qu’on est petit, on nous demande de nous habituer à tout : aux lieux, aux gens, aux professeurs… On se raidit en grandissant. Heureusement, une fois adulte, on a cette possibilité de dire non. Il faut apprendre à se positionner dans ses limites et ses bases, en restant connecté à la réalité de son corps. Souvent les gens pensent que le corps est un ennemi, parce qu’il donne des indications qui ne nous plaisent pas… Mais notre premier couple, c’est notre corps. Il faut avoir confiance et lâcher prise. Le positionnement demande à assumer, affirmer sa voix, sans avoir à se justifier. Souvent, on ne veut pas déplaire, alors on garde un discours pour plaire, parce qu’on veut être aimé, à n’importe quel prix. Mais on choisit qui dans ce cas ? Pas soi… Même s’il faut parfois trancher, couper un lien, quitter un lieu, si on doit le faire, c’est que c’est nécessaire. »

D’où vient le « non » ?

Dès 1920, le psychanalyste et neurologue Sigmund Freud fait référence au « Ça », soit le pôle pulsionnel qui nous anime. Il différencie trois aspects de nous : le Ça, le Moi et le Surmoi. Le Ça est le siège des pulsions et de l’instinct ; le Surmoi en est l’opposé : il est le siège de la morale et de l’injonction, fruit de l'intériorisation des interdits posés par les autres, soit la société, l’éducation. Il est le petit gendarme intérieur. Celui qui dit « tu ne dois pas », « tu ne peux pas ». Le mouvement du Surmoi va donc de l'extérieur vers l'intérieur, tandis que le Ça nous pousse à effectuer un mouvement psychique inverse. Le Moi est l’instance consciente qui trouve l’équilibre entre le Ça et le Surmoi. Or, dans notre société, le Surmoi a tendance à prendre le dessus, nous imposant une morale et laissant peu de place à l’instinct du Ça.

Nos désirs ont besoin de se connecter au pôle pulsionnel du Ça, afin de puiser l'énergie nécessaire à leur réalisation. C’est sans compter sur notre société qui tend à réprimer le Ça depuis l’enfance, c’est là que se crée un déséquilibre. On grandit coupé d’une partie de soi, celle qui sait instinctivement ce qui est bon pour nous. Pour être équilibré, il faut que le Moi soit à mi-chemin entre le Surmoi, nous permettant d’entrer en interaction avec le monde, et le Ça, siège obscur de nos désirs et de notre énergie pulsionnelle. Sans le Ça, la personne est coupée d’elle-même. Sans le Surmoi, son être est chaotique et ne dispose d’aucune organisation.

Le Ça désigne donc la part la plus inconsciente de l'être humain, siège de ses instincts les plus primaires. C’est aussi cette partie qui s’insurge et crie « non » quand le Surmoi l’écrase trop au point de se retrouver coupé. Selon Freud, « la culture repose totalement sur la contrainte des instincts. » Le Ça est donc la partie de soi qui, culturellement et moralement, est la plus réprimée, au profit du Surmoi, plus acceptable en société. C’est là qu’intervient la sublimation, concept freudien selon lequel nous pouvons détourner nos instincts par des niveaux d’expression plus acceptables, tels que l’art. Quand l’expression détournée du Ça ne suffit plus ou n’est tout simplement pas exprimée, c’est là que surgit en soi cette injonction viscérale du « non ». Parce que l’instinct doit à un moment donné s’exprimer quelque part.

Vers une liberté absolue ?

On traverse une vie en ayant bien souvent des conflits intérieurs et des injonctions contradictoires, parce qu’il y a des choses qu’on s’autorise et d’autres non, et cela entre en force avec notre nature. Celle qui sait. La liberté se heurte souvent au réel, fait de conjectures et de relations. Parfois, on s’autorise certaines libertés, dans certains domaines. Liberté de vivre et de penser, peut-être est-ce ce vers quoi il faut tendre, et les années passant, on apprend à s’autoriser petit à petit de plus en plus de liberté. À la question qu'on lui posa un jour sur la source de son inspiration, le peintre David Hockney répondit : « Je peins ce que je veux, quand je veux, où je veux. » L’inébranlable expression de soi, si tant est qu’on se l’autorise. Dans son livre Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estés parle de « rentrer chez soi : un retour à soi-même ». Elle évoque le fait de « retrouver la totalité en soi, en mettant de côté la dispersion à laquelle nous oblige trop souvent la civilisation ». Se respecter, c’est avoir la force de dire non pour entrer dans le monde en étant pleinement soi.